Les mobiles cachés de l’attentat de Karachi – 4 Décembre 2008

par admin ~ 20 juin 2009. Classé dans: Articles Le Point.

Six ans après l’explosion qui tua 11 Français, un document ouvre la piste de versements occultes sur la vente de sous-marins au Pakistan.

Par Hervé Gattegno

Ni la blessure ni l’énigme ne sont refermées. Six ans et demi ont passé et dans les longs rayonnages de la galerie Saint-Eloi, siège de la section antiterroriste du tribunal de Paris, l’attentat de Karachi, qui coûta la vie à 11 Français, reste classé parmi les « enquêtes en cours ». Un dossier en suspens, rempli d’incertitudes, d’ellipses et de contradictions ; un casse-tête judiciaire et diplomatique dont les pièces, disséminées dans le labyrinthe pakistanais, n’ont jamais pu être rassemblées.

C’était le 8 mai 2002, à 7 h 45. La voiture du kamikaze, en explosant, fit voler en éclats le bus des employés de la Direction des constructions navales (DCN) : des ouvriers et techniciens venus de Cherbourg pour participer à la construction d’un sous-marin. Le crime n’a pas été revendiqué. Quatre suspects ont été interpellés par la police locale ; un commanditaire-lié à Al-Qaeda-a été désigné, sans être retrouvé. Depuis, la coopération promise par l’ancien président Pervez Moucharraf en est restée aux apparences, et rien d’essentiel n’a été découvert.

Mais une nouvelle piste a surgi à Paris. Embarrassante et sulfureuse, elle avance un mobile politico-financier qui relierait, à travers le temps et l’espace, l’écheveau terroriste pakistanais aux affrontements politiques franco-français des années 90. Mi-octobre, le parquet a transmis au juge Marc Trevidic, chargé du dossier de Karachi, un document saisi par la police au printemps dernier dans le bureau d’un dirigeant de la DCN, Gérard Menayas, à la faveur d’une enquête financière sur les anciens arsenaux d’Etat. Selon cette note, l’attentat de 2002 trouverait son origine dans une sombre affaire de commissions impayées sur le marché des sous-marins, sur fond de règlements de comptes entre partisans de Jacques Chirac et d’Edouard Balladur, au lendemain de l’élection présidentielle de 1995.

Le rapport « Nautilus »

Daté du 11 septembre 2002, le document est long de trois pages et ne porte aucune signature. Sous le nom de code « Nautilus », il résume les conclusions d’une mission de renseignement commandée par la DCN dans les mois qui ont suivi l’attentat. Son origine n’est pas établie, mais son contenu comme sa forme indiquent nettement que ses auteurs ont eu accès à des sources liées à différents services secrets, français et étrangers.

Le texte débute ainsi : « Après de nombreux contacts, tant en Europe qu’au Pakistan, nous parvenons à la conclusion que l’attentat de Karachi a été réalisé grâce à des complicités au sein de l’armée. » Les auteurs anonymes précisent que « les personnalités militaires ayant instrumentalisé le groupe islamiste qui a mené à bien l’action poursuivaient un but financier » : le versement de « commissions non honorées » sur la vente des sous-marins, dans le cadre du contrat Agosta. Le rapport affirme en effet que ces versements avaient été interdits par Jacques Chirac en 1995, aussitôt après son entrée à l’Elysée, afin d’ « assécher les réseaux de financement occultes » au service d’Edouard Balladur.

Mais le veto présidentiel aurait, par ricochet, privé certaines personnalités pakistanaises des sommes qu’elles attendaient. Au premier rang de celles-ci figurait Asif Ali Zardari, mari de Benazir Bhutto, alors Premier ministre-le même Zardari qui dirige désormais le pays, après l’assassinat de son épouse, en 2007 et l’élection présidentielle… Le rapport cite en outre, parmi les bénéficiaires, l’ancien chef d’état-major de la marine Mansurul Haq, aujourd’hui emprisonné pour corruption au Pakistan. A en croire le document, cet officier équivoque « se servait de ce type de contrat d’armement pour dégager des crédits afin de financer les guérillas islamistes », orchestrées en sous-main (notamment au Cachemire) par l’Inter-Services Intelligence (ISI)-le service secret pakistanais, si puissant qu’il a toujours fait figure d’Etat dans l’Etat.

Autant d’indications invérifiables de prime abord pour un juge parisien, mais qui s’emboîtent de façon troublante dans les béances de l’enquête officielle.

Les impasses de Karachi

De fait, la thèse avancée d’emblée par les autorités d’Islamabad pour expliquer l’attentat-celle d’un acte inspiré par Al-Qaeda au nom d’une animosité qui ne visait pas spécialement la France mais l’Occident en général-n’a jamais convaincu les services de renseignement français (DST et DGSE). « On ne peut qu’avoir de sérieux doutes sur le scénario privilégié par les Pakistanais », a même confié au Point l’un des magistrats qui travaillent sur le dossier.

Ainsi, les expertises effectuées à Paris ont établi que la bombe de 2002 avait été fabriquée avec un explosif militaire de type TNT, alors que les forces de sécurité locales ont toujours évoqué un engin artisanal à base d’engrais chimique-et pour cause : de tels produits ont été trouvés chez les suspects interpellés. « Les Pakistanais n’ont pas dit la vérité sur ce point », certifiait en 2007 aux familles des victimes le juge Jean-Louis Bruguière, initialement chargé de l’instruction. Autre contradiction : deux des quatre hommes arrêtés par la police de Karachi ont revendiqué, dans leurs aveux, le choix d’une cible française ; malgré cela, les Pakistanais ont conclu à une « erreur d’objectif » des terroristes, arguant du fait que l’attaque du 8 mai 2002 ne fut suivie d’aucune autre contre les intérêts tricolores.

Il est pourtant avéré que plusieurs alertes avaient précédé l’attentat, dont une tentative d’enlèvement sur un salarié de la DCN et, fin janvier 2002, la découverte d’une bombe sous une voiture de l’ambassade de France à Islamabad.

Sans faire grand cas de ces signes avant-coureurs, les services pakistanais se sont efforcés d’établir des liens entre l’explosion du bus de la DCN et les actes antiaméricains commis à cette période, jusqu’à conclure que le même groupe avait tué les ouvriers français et fait sauter une voiture, la veille, devant le consulat des Etats-Unis à Karachi. Connu sous le nom de Harakat ul-Mujahidin (HUM), ce réseau islamiste était déjà responsable de l’assassinat du journaliste américain Daniel Pearl, ce qui avait entraîné l’arrestation de l’un de ses chefs, cheikh Omar Saeed. Le procès de cet imprécateur s’ouvrait justement la semaine où fut perpétré l’attentat contre la DCN-le rapport « Nautilus » souligne aussi cette coïncidence.

Un détail méconnu issu de l’enquête sur la mort de Daniel Pearl ramène lui aussi aux conclusions de la mystérieuse note. Deux des e-mails de revendication envoyés par les ravisseurs du journaliste mentionnaient, parmi les conditions posées, l’exécution d’un contrat d’armement américain remontant à 1990 et qui prévoyait « la livraison d’avions de chasse F-16 au Pakistan » ou, à défaut, « le remboursement avec intérêts du paiement effectué par le Pakistan pour l’achat de ces avions » -une clause inhabituellement matérialiste venant de supposés « fous d’Allah ». D’autant que cette exigence avait été formulée à l’identique, fin 2001, par le président Moucharraf lui-même lors d’une rencontre avec George W. Bush…

D’où cette conclusion, partagée par plusieurs services de renseignement occidentaux : si les assassins de Daniel Pearl et les instigateurs de l’attentat de Karachi appartiennent à la même nébuleuse, rien n’interdit de penser que, dans les deux cas, leurs préoccupations se concentraient sur les contrats d’armement du Pakistan. Un point supplémentaire qui corrobore la teneur du document « Nautilus » et réveille désormais d’anciennes suspicions sur la vente des sous-marins français.

Les secrets d’Agosta

Car ce contrat-là aussi a gardé sa part d’ombre. Signée le 21 septembre 1994, la vente des navires fut négociée par François Léotard, ministre de la Défense du gouvernement d’Edouard Balladur. Montant de la transaction : 5,4 milliards de francs (825 millions d’euros). De quoi hisser le Pakistan au troisième rang des importateurs de matériel militaire français, derrière Taïwan et l’Arabie saoudite. Le calendrier prévoyait qu’un premier navire serait construit à Cherbourg, un deuxième monté à Karachi avec des éléments fabriqués en France et le troisième entièrement conçu sur place-les victimes de l’attentat de 2002 travaillaient sur ce chantier.

A en croire le rapport « Nautilus », la négociation organisait également le versement de « rétributions occultes » à un intermédiaire syrien, Abdul Rahman el-Assir. La note désigne cet homme d’affaires comme un proche d’Asif Ali Zardari, au point d’avoir « planifié l’enrichissement du clan Bhutto » ; elle lui prête en outre un rôle actif dans le « financement de la campagne d’Edouard Balladur » (l’ancien Premier ministre n’a pas souhaité commenter ce document) . Quatorze ans après, les archives du contrat Agosta (dont une partie est classée « secret-défense ») attestent la présence de cet intermédiaire dans le dispositif financier.

Plusieurs protagonistes de la négociation rapportent qu’El-Assir faisait alors tandem avec un autre homme d’affaires, le Libanais Ziad Takieddine-dont le nom est également mentionné sur le document « Nautilus »-, et que les deux hommes avaient été imposés par « un ordre venu d’en haut » pour augmenter, à travers eux, la rémunération destinée à Zardari sur le contrat.

Un intéressement de 4 % sur le prix des sous-marins (soit 33 millions d’euros) leur était promis ; il s’ajoutait aux 6 % prévus à l’origine et censés inclure la part de Zardari et de divers officiels pakistanais. Mais le profil des deux intermédiaires alimentait les suspicions : disposant d’un accès privilégié au cabinet de François Léotard (qui n’a pas répondu aux appels du Point ), ils s’étaient rendus à Islamabad avec le conseiller spécial du ministre, Renaud Donnedieu de Vabres, qui avait dans son entourage la haute main sur les affaires sensibles. Ils étaient en outre impliqués, à la même époque, dans la répartition des commissions sur un autre contrat sensible de la DCN : le projet « Sawari II »-la vente de frégates à l’Arabie saoudite, pour 3 milliards d’euros.

Pareille accumulation d’indices faisait du duo d’intermédiaires une cible idéale désignée à la vindicte des chiraquiens. Alors que se profilait l’élection présidentielle de 1995 et qu’une lutte fratricide divisait le RPR, Léotard avait rallié l’UDF à la candidature Balladur. Chirac et les siens étaient persuadés que les mirobolants marchés de la DCN alimentaient un trésor de guerre politique. C’est pourquoi, dès son installation à l’Elysée, Chirac donna l’ordre d’annuler les commissions prévues sur ces contrats. Nommé par le nouveau président au ministère de la Défense, Charles Millon reçut l’ordre de « « nettoyer » les grands marchés de l’armement ». Quand il annonça aux industriels que les commissions prévues ne devraient pas être versées, de nombreux visiteurs défilèrent au ministère pour lui demander « de faire des exceptions… » .

Takieddine et El-Assir (qui n’ont pas répondu aux sollicitations du Point ) n’en bénéficièrent pas. Durant l’été 1996, ils firent même l’objet d’intimidations physiques pour renoncer à leurs prétentions financières et accepter de déchirer leurs contrats. Un matin, dans son chalet de Gstaad, en Suisse, El-Assir eut la stupeur de voir deux balles de Revolver se ficher dans sa glace pendant qu’il se rasait. Quelques mois plus tard, un agent fut dépêché à Londres, où Benazir Bhutto s’était exilée, pour s’entretenir avec Zardari ; recommandé par l’Elysée, il annonça au futur président pakistanais, lors d’un tête-à-tête discret dans les allées de Hyde Park, l’interruption des versements prévus.

Mais le contrat Agosta incluait une disposition très particulière et soigneusement camouflée : 85 % des commissions devaient être versés aux intermédiaires dans l’année suivant la signature de la vente des sous-marins. Ainsi, au moment du feu rouge de l’Elysée, l’équivalent de 28 millions d’euros avait déjà été transférés via deux banques suisses, sur les comptes de sociétés écrans panaméennes. D’une éventuelle redistribution ultérieure nul n’a jamais rien su. Sauf ses bénéficiaires et ceux qui, peut-être, en ont été exclus. Douze ans après, le rapport « Nautilus » peut-il transformer une enquête antiterroriste en scandale politico-financier ?

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