Karachi, le mail du lendemain – 10 Juillet 2009

par admin ~ 11 juillet 2009. Classé dans: Articles Libération.

Par Guillaume Dasquié.

Juste après l’attentat, les services américains écartaient la piste islamiste.

Comme le montre un courriel reçu le 9 mai 2002 par Randall Bennett, responsable des investigations auprès des services diplomatiques américains au Pakistan, dès le lendemain de l’attentat de Karachi, des enquêteurs pakistanais écartaient l’hypothèse d’une attaque islamiste, privilégiant la piste d’une action terroriste ayant pour mobile le contrat pour la livraison de trois sous-marins français au Pakistan. Un message dont le contenu et la réalité ont été contestés ces derniers jours par des sources proches du Parquet, et par un reportage de TF1.fr, mardi, citant Randall Bennett lui-même, qui affirmait n’avoir «jamais entendu parler de cette thèse» – celle relative à un lien entre l’attentat et le contrat d’armement.

Arcanes. Libération s’est procuré une copie de ce courriel. Émanant de Bashir Zahooruddin, l’adjoint de Randall Bennett, il se présente comme un premier compte rendu de l’attentat. Zahooruddin y rapporte de manière détaillée des éléments d’enquête recueillis auprès d’officiers d’investigation de la marine pakistanaise. Extrait : «Pour les enquêteurs, il est difficile de croire qu’Al-Qaeda ait pu choisir autre chose qu’une cible américaine. Des ressortissants britanniques auraient pu figuraient en deuxième position dans la liste de ses cibles, mais pas des ressortissants français. Les enquêteurs de la marine sont davantage convaincus que cette attaque a été perpétrée pour saborder le projet de construction des sous-marins Agosta, mené conjointement par la France et le Pakistan.»

Bennett a reçu ce message le 9 mai 2002 à 11 h 34 du matin. Près de sept ans après l’attentat, les magistrats parisiens cherchent à pénétrer les arcanes de cette coopération franco-pakistanaise. Car le classement secret défense des contrats d’armement a encouragé par le passé un métissage des intérêts, potentiellement dangereux, entre intermédiaires financiers, militaires, services secrets et décideurs politiques soucieux de financer leur parti. Et la vente de trois sous-marins français au Pakistan, en 1994, en offrirait une saisissante illustration.

Disgrâce. L’attentat de Karachi pourrait donc être la conséquence d’arrangements passés à l’occasion de ce contrat. A Paris, les juges Yves Jannier et Marc Trévidic semblent privilégier cette hypothèse. Ils l’ont expliqué aux parties civiles le 18 juin lors d’une réunion où ils ont longuement détaillé sept années d’enquête permettant, selon eux, d’écarter définitivement l’implication d’Al-Qaeda, malgré en 2002 des revendications attribuées à Ben Laden. À ce stade, derrière les poseurs de bombe, on entrevoit plutôt des cadres de l’appareil sécuritaire pakistanais – peut-être frappés de disgrâce au moment des faits.

Dans les prochains mois, les enquêteurs devront s’attacher à préciser le lien de causalité entre l’action terroriste de 2002 et les aspects occultes de ce partenariat militaire entre Paris et Islamabad. En examinant des événements ayant pu détériorer ces relations, dont l’arrêt du versement de commissions dues à des militaires pakistanais, ainsi que l’indiquent les révélations du quotidien en ligne Mediapart, renforcées par les documents publiés hier par le Point, montrant que 15% des commissions ont définitivement été annulées en janvier 2001. Ou encore les procédures judiciaires pour corruption, intentées au Pakistan pour limoger des officiers supérieurs opposés au pouvoir politique de l’époque, comme l’écrivait Libération le 25 juin.

Entre 2001 et 2002, ces opérations mains propres ont été rendues possibles par la production de preuves, à Karachi et à Islamabad, désignant les officiers pakistanais qui bénéficiaient des faveurs que leur accordait l’industrie de défense française. De quoi nourrir des sentiments amers.

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