Ventes d’armes: le chantage qui a fait trembler l’Etat – 26 Mars 2010

par admin ~ 26 mars 2010. Classé dans: Articles Médiapart.

Par Fabrice Arfi, Fabrice Lhomme

Un ancien agent des services secrets, déjà impliqué dans l’espionnage de l’association écologiste Greenpeace, a reconnu devant un juge de Nanterre avoir également participé en 2006 au piratage informatique de l’un des hommes-clés de l’armement français, Jean-Marie Boivin, ex-mandataire financier de la Direction des constructions navales (DCN).

Ancien agent de la Direction générale des services extérieurs (DGSE) reconverti dans le renseignement privé au début des années 2000, Thierry Lorho a détaillé devant la justice les raisons de cet espionnage informatique, dont l’existence avait été évoquée par Charlie-Hebdo fin novembre 2009. L’affaire est, semble-t-il, inflammable. «J’ai très peur sur le dossier, qui est un dossier d’Etat qui concerne les frégates (de Taiwan, ndlr) et l’attentat de Karachi», a commencé par déclarer Thierry Lorho au juge d’instruction Thomas Cassuto.

Lors de sa première audition sur le sujet le 9 novembre 2009 – une seconde a suivi onze jours plus tard –, l’ancien espion a expliqué avoir, via sa société Kargus consultants, sollicité courant 2006 les compétences d’un hacker pour le piratage informatique de Jean-Marie Boivin, un ancien traducteur au service du chef d’état-major de l’armée de l’air, devenu au fil des ans l’homme de tous les secrets à la DCN. Entre 1994 et 2004, Jean-Marie Boivin fut chargé par l’entreprise publique d’armement d’assurer, depuis une société offshore basée au Luxembourg, Heine, le paiement des intermédiaires intervenus dans les négociations de grands marchés d’exportation de matériel militaire.

En 1994, l’un des premiers contrats de M. Boivin pour la DCN fut, en marge du contrat de vente par le gouvernement d’Edouard Balladur de trois sous-marins de type Agosta au Pakistan, d’assurer le versement des commissions promises à deux intermédiaires libanais, Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir. Imposés par le gouvernement dans les négociations alors que le contrat Agosta était en passe d’être signé, ces derniers sont aujourd’hui soupçonnés d’avoir mis en place un système de “redistribution” de leurs commissions au profit de décideurs politiques de l’époque, notamment pour financer la campagne présidentielle de M. Balladur en 1995.

Or, onze ans plus tard, alors en plein différend financier avec la DCN en raison de la résiliation de son contrat, M. Boivin se serait livré, selon Thierry Lorho, à un «chantage» sur les autorités françaises. «Jacques Chirac, le ministre de la défense Mme Alliot-Marie (et) le ministre des finances avaient reçu des courriers dont la DCN était en copie où un certain Jean-Marie Boivin demandait 8 millions d’euros à la DCN et que s’il n’avait pas ces 8 millions d’euros, il sortait la liste des frégates, c’est-à-dire des rétrocommissions», a-t-il détaillé au magistrat.

La réalité du «chantage» de Jean-Marie Boivin sur l’Elysée et plusieurs ministères est pour partie confirmée par de nombreux documents en possession de Mediapart, dont un mémorandum de l’ancien directeur financier de la DCN, Gérard-Philippe Menayas, et des courriers internes à l’entreprise saisis par la police. Selon plusieurs de ces documents, Jean-Marie Boivin avait notamment pris soin d’enfermer dans le coffre-fort d’une banque de Zurich, en Suisse, ses embarrassantes archives. Contacté, il n’a pas voulu s’exprimer sur le sujet. «Je ne parle jamais à des journalistes», a-t-il assuré.

Selon les déclarations de Thierry Lorho, les “menaces” de Jean-Marie Boivin avaient été prises très au sérieux, au point que la DCN décide de charger un cabinet d’intelligence économique baptisé EPEE d’une mission d’enquête sur cet ancien responsable financier devenu incontrôlable. «Le patron de DCN, Monsieur Poimbœuf, voulait comprendre ce qui se passait par rapport à ces courriers arrivés au sein des ministères et des entreprises de l’armement», a précisé M. Lorho.

« Un sentiment d’inquiétude »

«La DCN nous avait demandé de faire des recherches sur Jean-Marie Boivin et d’établir une cartographie de ses sociétés au Luxembourg. Nous avons mandaté Kargus sur cette mission (mais) nous n’avons jamais fait travailler un hacker parce que c’est en flagrante opposition avec nos principes éthiques», s’était défendu Jacques Hogard, le patron de la société EPEE, interrogé par l’Agence France-Presse après les révélations de Charlie-Hebdo.

Au cours d’une seconde audition devant le juge Cassuto, Thierry Lorho a également levé le voile sur un autre aspect de ses interventions, outre le piratage informatique. Il a ainsi expliqué qu’il s’était rendu à l’automne 2006 au Luxembourg pour y sonder Jean-Marie Boivin et la solidité de ses pressions. «Ce rendez-vous avait un caractère informel et M. Boivin a expliqué les difficultés que rencontrait» sa société avec la DCN. «Nous sommes revenus avec un sentiment d’inquiétude», a confié M. Lorho au juge.

Pour le piratage, c’est l’informaticien Alain Quiros, déjà mis en cause dans l’affaire Greenpeace et dans d’autres dossiers de hacking, qui a été techniquement chargé de l’intrusion dans l’ordinateur de Jean-Marie Boivin. Pour arriver à ses fins, le hacker a placé un “cheval de Troie” dans l’ordinateur de sa cible dont il avait obtenu, grâce à ses commanditaires, les adresses mail. «J’avais une fiche avec le nom de Jean-Marie Boivin, les e-mails, le téléphone. Cette fiche avait été donnée par la DCN à Epée, elle avait été donnée par une général de l’armement mais je ne sais pas son nom», a expliqué Thierry Lorho.

Rien de plus simple ensuite pour le hacker de “siphonner” l’ordinateur de M. Boivin à l’aide de mots-clés que lui avait également fournis Thierry Lorho. En ligne de mire: «Toutes les transactions financières concernant les frégates». Interrogé par le juge, l’informaticien a reconnu le piratage, qui s’est déroulé, selon lui, en deux étapes. Une première intrusion en juillet, puis une autre en septembre 2006.

Toutes les données récupérées ont été gravées sur un CD-Rom. «Je n’ai pas regardé ce qu’il y avait dessus. C’est trop dangereux, c’est un dossier dangereux», a juré Thierry Lorho. «Alain Quiros m’a filé le CD-Rom, je l’ai donné à EPEE, ils m’ont dit qu’il y avait des trucs dedans, ils étaient contents», a-t-il assuré au juge Cassuto.

Quant à savoir si Jean-Marie Boivin, naturalisé luxembourgeois depuis, a obtenu gain de cause au terme de son «chantage», c’est une histoire qui n’a pas encore livré tous ses secrets. Mais une chose est sûre: les procès-verbaux d’audition de Thierry Lorho et du hacker ont quitté le cabinet du juge de Nanterre. Ils ont été transmis ces dernières semaines aux juges Françoise Desset et Jean-Christophe Hullin, à Paris, où la DCN fait déjà l’objet d’investigations financières, ainsi qu’au juge Marc Trévidic, en charge quant à lui de l’enquête sur les causes de l’attentat de Karachi.

1 Réponse à Ventes d’armes: le chantage qui a fait trembler l’Etat – 26 Mars 2010

  1. rushes

    Et on se demande encore pourquoi M Sarkozy veut à tout prix supprimer le juge d’instruction ! Le propre époux de M.A.M est concerné par cette affaire explosive, la presse l’a brièvement évoqué en 2006…La DCN est un nid de magouilleurs et d’espions !

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