Un témoin lie l’attentat de Karachi aux rétrocommissions – 19 Novembre 2010

par admin ~ 26 novembre 2010. Classé dans: Articles Médiapart.

Par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme

Le juge Renaud Van Ruymbeke a recueilli, jeudi 18 novembre, une déposition explosive. Pour la première fois, un témoin de premier plan permet de faire un lien direct entre l’arrêt du versement des commissions, en marge de la vente de sous-marins au Pakistan, décidé par Jacques Chirac en 1995, et l’attentat ayant coûté la vie à onze employés de la Direction des constructions navales (DCN) à Karachi, en mai 2002.

PDG entre 1995 et 2006 de la Sofresa, société chargée de négocier au nom de l’Etat français de grands contrats d’armement, Michel Mazens avait été nommé à ce poste par Charles Millon, ministre de la défense choisi par Jacques Chirac après son élection en mai 1995. M. Mazens avait succédé à Jacques Douffiagues, jugé trop proche des balladuriens.

© Reuters
Au cours de son audition, M. Mazens a confirmé qu’il lui avait bien été demandé par le nouveau pouvoir de stopper le paiement des commissions restant dues aux deux intermédiaires Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir. Ce duo était soupçonné par les chiraquiens d’avoir reversé une partie des commissions à Edouard Balladur lors de sa campagne présidentielle malheureuse de 1995.

«Trois mois après mon arrivée à la tête de la Sofresa, M. Millon m’a fait part d’un ordre du président de la République d’arrêter immédiatement les paiements et de détruire si possible les documents relatifs au réseau K du contrat Sawari II», a-t-il déclaré.

D’un montant de 20 milliards de francs, ce marché de vente de frégates a été conclu fin 1994 avec le royaume wahhabite dans les mêmes conditions que celui des sous-marins (baptisé Agosta), passé, au même moment, avec le Pakistan moyennant environ 5 milliards de francs quant à lui.

Dans les deux cas, il est aujourd’hui avéré que les deux intermédiaires Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir (désignés sous l’intitulé «réseau K») avaient été imposés au dernier moment par François Léotard, ministre de la défense de M. Balladur, alors que les négociations étaient déjà terminées.

Z. Takieddine© dr
«Je me suis engagé à arrêter les paiements aux intermédiaires du réseau K, à savoir essentiellement M. Takieddine qui était en première ligne – j’ai découvert par la suite M. El-Assir – et à détruire les documents qui pouvaient lier l’Etat français à ce réseau (…) Quand j’ai reçu l’ordre de mettre fin au réseau K, j’en ai fait part à M. Takieddine. Je lui ai dit que j’avais reçu l’ordre au plus haut niveau de surseoir à tous les paiements à venir et de supprimer les documents nous liant », a révélé le témoin dans le cabinet du juge.

«Quels étaient, au niveau de l’Etat, vos interlocuteurs?», lui a alors demandé le magistrat.

«J’ai eu une fois affaire au président de la République, a répondu le témoin. J’avais pour interlocuteurs, le ministre de la défense, M. Millon, son directeur de cabinet, M. Chaussendre, M. de Villepin qui pilotait l’opération. Quand on est passé dans le vif du sujet, je n’ai eu affaire, pour ainsi dire, qu’à M. de Villepin. Le président de la République a tenu lui-même à me faire part de son souci et de sa volonté d’arrêter, de stopper ce réseau. Il m’a dit que ce réseau n’aidait en rien la conclusion des contrats. Pour moi, il n’était question que de Sawari II. Le réseau K représentait environ 200 millions d’euros.»

«Avaient-ils été payés?», a relancé le juge.

«Non», a affirmé M. Mazens. «En accord avec le prince Sultan, alors ministre de la défense, il a été convenu que ces 200 millions d’euros abonderaient le nouveau contrat, ce qui a été fait. On a ainsi récupéré cette somme.»
*
Lire Aussi
o Sarkozy poursuivi par l’affaire de Karachi
o Karachi: l’intégralité de l’audition explosive de Charles Millon face au juge

Le juge Renaud Van Ruymbeke a recueilli, jeudi 18 novembre, une déposition explosive. Pour la première fois, un témoin de premier plan permet de faire un lien direct entre l’arrêt du versement des commissions, en marge de la vente de sous-marins au Pakistan, décidé par Jacques Chirac en 1995, et l’attentat ayant coûté la vie à onze employés de la Direction des constructions navales (DCN) à Karachi, en mai 2002.

PDG entre 1995 et 2006 de la Sofresa, société chargée de négocier au nom de l’Etat français de grands contrats d’armement, Michel Mazens avait été nommé à ce poste par Charles Millon, ministre de la défense choisi par Jacques Chirac après son élection en mai 1995. M. Mazens avait succédé à Jacques Douffiagues, jugé trop proche des balladuriens.

© Reuters
Au cours de son audition, M. Mazens a confirmé qu’il lui avait bien été demandé par le nouveau pouvoir de stopper le paiement des commissions restant dues aux deux intermédiaires Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir. Ce duo était soupçonné par les chiraquiens d’avoir reversé une partie des commissions à Edouard Balladur lors de sa campagne présidentielle malheureuse de 1995.

«Trois mois après mon arrivée à la tête de la Sofresa, M. Millon m’a fait part d’un ordre du président de la République d’arrêter immédiatement les paiements et de détruire si possible les documents relatifs au réseau K du contrat Sawari II», a-t-il déclaré.

D’un montant de 20 milliards de francs, ce marché de vente de frégates a été conclu fin 1994 avec le royaume wahhabite dans les mêmes conditions que celui des sous-marins (baptisé Agosta), passé, au même moment, avec le Pakistan moyennant environ 5 milliards de francs quant à lui.

Dans les deux cas, il est aujourd’hui avéré que les deux intermédiaires Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir (désignés sous l’intitulé «réseau K») avaient été imposés au dernier moment par François Léotard, ministre de la défense de M. Balladur, alors que les négociations étaient déjà terminées.

Z. Takieddine© dr
«Je me suis engagé à arrêter les paiements aux intermédiaires du réseau K, à savoir essentiellement M. Takieddine qui était en première ligne – j’ai découvert par la suite M. El-Assir – et à détruire les documents qui pouvaient lier l’Etat français à ce réseau (…) Quand j’ai reçu l’ordre de mettre fin au réseau K, j’en ai fait part à M. Takieddine. Je lui ai dit que j’avais reçu l’ordre au plus haut niveau de surseoir à tous les paiements à venir et de supprimer les documents nous liant », a révélé le témoin dans le cabinet du juge.

«Quels étaient, au niveau de l’Etat, vos interlocuteurs?», lui a alors demandé le magistrat.

«J’ai eu une fois affaire au président de la République, a répondu le témoin. J’avais pour interlocuteurs, le ministre de la défense, M. Millon, son directeur de cabinet, M. Chaussendre, M. de Villepin qui pilotait l’opération. Quand on est passé dans le vif du sujet, je n’ai eu affaire, pour ainsi dire, qu’à M. de Villepin. Le président de la République a tenu lui-même à me faire part de son souci et de sa volonté d’arrêter, de stopper ce réseau. Il m’a dit que ce réseau n’aidait en rien la conclusion des contrats. Pour moi, il n’était question que de Sawari II. Le réseau K représentait environ 200 millions d’euros.»

«Avaient-ils été payés?», a relancé le juge.

«Non», a affirmé M. Mazens. «En accord avec le prince Sultan, alors ministre de la défense, il a été convenu que ces 200 millions d’euros abonderaient le nouveau contrat, ce qui a été fait. On a ainsi récupéré cette somme.»
*
« Nous sommes scandalisés»

«Avez-vous déduit de vos contacts avec les autorités saoudiennes qu’elles n’étaient nullement destinataires de ces 200 millions d’euros ?», a ensuite questionné M. Van Ruymbeke.

«Oui, a tranché M. Mazens. La suppression de ce réseau K n’a freiné en aucune manière la conclusion du nouveau contrat.»

Officiellement désignés pour corrompre des décideurs saoudiens, MM. Takieddine et El-Assir avaient manifestement vocation à verser les sommes qu’ils étaient censés percevoir à d’autres destinataires. Voilà pour le contrat Sawari II.

S’agissant du contrat Agosta, pour lequel les deux intermédiaires – dont l’un d’entre eux, Abdul Rahman El-Assir, était en lien étroit à l’époque avec l’appareil politique pakistanais – ont exigé d’être payés dès sa signature, en septembre 1994, les confidences de M. Mazens risquent de provoquer une déflagration.

Sous-marin Agosta© Reuters

«J’informais M. de Villepin en temps réel de l’évolution de ce dossier», a-t-il d’abord indiqué, en faisant allusion au contrat Sawari II. Avant de poursuivre: «Entre-temps, il m’a demandé d’aller voir M. Castellan et de lui dire d’appliquer la même procédure pour le Pakistan. Je n’étais pas au courant de ce dossier. Je n’ai fait que transmettre cette directive à Dominique Castellan qui était à l’époque le patron de DCN-I (branche commerciale de la DCN, NDLR).»

Il a ajouté: «Un soir, je suis ainsi allé voir M. Castellan dans son bureau pour lui faire part de la directive de M. de Villepin. Il a réagi en me disant que pour lui c’était compliqué car c’était faire courir des risques à ses personnels. J’ai appris par la suite que M. Castellan s’était fait confirmer ce que je lui avais dit en interrogeant la DGSE.»

© Reuters
L’information est capitale. Car en d’autres termes, dès 1995, l’Etat français aurait été conscient du fait que stopper le versement de certaines commissions dans le cadre du contrat Agosta était susceptible de faire courir des risques aux employés de la DCN.

Les ouvriers tués en mai 2002 dans l’attentat de Karachi avaient été dépêchés au Pakistan dans le cadre de l’exécution du contrat Agosta.

Interrogée par Mediapart vendredi matin sur ce spectaculaire rebondissement, Magali Drouet, l’une des porte-parole du Collectif des familles des victimes de l’attentat de Karachi, a déclaré: «Nous sommes scandalisés et aussi soulagés parce que, pour la première fois, un lien est fait entre l’arrêt du versement des commissions et l’attentat de Karachi. Par conséquent, nous demandons à notre avocat Me Olivier Morice de déposer plainte contre l’État français, contre Jacques Chirac, Dominique de Villepin, Dominique Castellan et Jean-Marie Poimboeuf, dans leurs fonctions respectives d’ancien président de DCN-I et président de DCN, pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui et homicide involontaire.»

L’affaire de Karachi est plus que jamais une affaire d’Etat.
La chronologie qui accable

Karachi, 8 mai 2002© Reuters
Le témoignage de premier ordre que Michel Mazens vient de livrer à la justice conforte donc l’hypothèse d’enquête selon laquelle les victimes de l’attentat de Karachi n’auraient pas été la cible d’Al-Qaïda, mais plutôt celle d’une représaille d’une partie de l’appareil sécuritaire pakistanais. Le tout sur fond de corruption.

Cette thèse avait été évoquée, dès 2002, dans un rapport tenu secret par la DCN, jusqu’à sa révélation par Mediapart le 13 septembre 2008. Il s’agit du rapport Nautilus, rédigé par un ancien agent du contre-espionnage français, Claude Thévenet, chargé par la DCN d’enquêter sur les causes de l’attentat de Karachi.

Voici les premières phrases du rapport Nautilus, daté du 11 septembre 2002:

«Après de nombreux contacts tant en Europe qu’au Pakistan, nous parvenons à la conclusion que l’attentat de Karachi du 8 mai 2002 a été réalisé grâce à des complicités au sein de l’armée et au sein des bureaux de soutien aux guérillas islamistes de l’ISI (les redoutables services secrets pakistanais, NDLR).»

Le document se pousuivait ainsi:

«Les personnalités militaires ayant instrumentalisé le groupe islamiste qui a mené à bien l’action poursuivaient un but financier. Il s’agissait d’obtenir le versement de commissions non honorées, et promises par le réseau El-Assir lors de la signature du contrat de septembre 1994.»

L’ancien directeur financier de la DCN, Gérard-Philippe Menayas, n’écrivait pas autre chose dans un mémo qu’il a livré à la justice en avril 2008: «Selon les informations que j’ai pu recueillir, l’arrêt des paiements aurait pu avoir une conséquence dramatique: l’attentat de Karachi du 8 mai 2002, en rétorsion contre la défaillance française dans l’accomplissement de ses engagements commerciaux.»

Une simple chronologie des événements qui ont précédé et suivi l’attentat de Karachi durant l’année 2002 permet enfin de montrer que la piste Al-Qaïda, défendue par les autorités pakistanaises, était très probablement une mauvaise piste, bien que validée pendant des années, en France, par le premier juge en charge du dossier – Jean-Louis Bruguière.

1.

26 janvier 2002

Un employé pakistanais de la DCN, Mustafa Haroon, affirme avoir été agressé en début de soirée par huit individus armés. Il s’est fait dérober sa mallette contenant la liste des personnels de la DCN à Karachi et leurs adresses.

* 28 janvier 2002

Une bombe magnétique est découverte près du réservoir de la voiture d’un diplomate français en poste à Islamabad. Pour le contre-espionnage français, les faibles quantités d’explosifs utilisées «plaident pour un dosage mesuré de l’effet recherché, plus proche d’une mise en garde que de l’intention de tuer, attitude manifestement en contradiction avec les objectifs affichés de l’organisation islamiste terroriste radicale Al-Qaida d’Oussama Ben Laden».

* 16 avril 2002

Un policier français en poste à Karachi indique dans une note transmise à ses autorités de tutelle avoir recueilli des informations de deux hauts fonctionnaires de l’appareil sécuritaire pakistanais. Selon eux, en cas d’attaque terroriste, «les premières cibles seraient seulement les citoyens américains et anglais».

* 8 mai 2002

Attentat de Karachi, commis trois jours après la réélection de Jacques Chirac à la présidence de la République.

* 9 mai 2002

L’agent spécial Randal Bennett, officier de sécurité du consulat général des Etats-Unis, reçoit un fax de son adjoint selon lequel les enquêteurs pakistanais excluent a priori la piste Al-Qaïda. «Les officiers de la Naval sont convaincus que cette attaque avait pour but de saborder le projet franco-pakistanais de construction des sous-marins (le contrat Agosta, NDLR)», indique le document.

* 13 mai 2002

Obsèques nationales à Cherbourg en hommage aux victimes de l’attentat de Karachi. «Il ne peut y avoir de sanctuaire pour les terroristes […]. Nous ne céderons ni à la menace, ni au chantage», avertit Jacques Chirac dans son discours.

* 23 mai 2002

Le général Philippe Rondot, coordinateur du renseignement et des opérations spéciales du ministère de la défense, note dans ses carnets secrets (saisis dans le cadre de l’affaire Clearstream) à propos de l’«attentat de Karachi»: «interrogations sur le rôle de l’ISI (services secrets pakistanais, NDLR)». Plus bas, en regard de l’intitulé «la menace terroriste», il écrit: «La France n’est pas précisément ciblée.»

Note Rondot

* 4 décembre 2002

Arrestation d’Asif Zaheer, qui sera présenté comme «l’artificier» de l’attentat de Karachi. Du nitrate d’ammonium sera découvert chez lui. Les enquêteurs pakistanais affirment que c’est l’explosif qui a servi pour l’attaque du 8 mai. Or, des expertises françaises et américaines affirment qu’il s’agissait pourtant de TNT militaire.

* 23 décembre 2002

Une note de la DGSE affirme qu’une preuve matérielle a été «forgée» contre Aif Zaheer par le Criminal Investigation Departement pakistanais.

* 30 juin 2003

La deuxième section de la cour anti-terroriste de Karachi condamne à mort Asiz Zaheer et ses “complices”. L’enquête les mettant en cause s’avérera être, en réalité, une grossière construction policière. Ils seront finalement acquittés en 2009.

Laisser une Réponse

Image CAPTCHA
*

WP SlimStat