Karachi: comment le juge Bruguière a raté l’enquête – 23 Novembre 2010

par admin ~ 26 novembre 2010. Classé dans: Articles Médiapart.

Par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme

Avant que le juge Marc Trévidic ne récupère l’affaire de Karachi en 2007, un premier magistrat, une star de l’antiterrorisme français, Jean-Louis Bruguière, avait mené l’enquête à la suite de l’attentat commis au Pakistan, le 8 mai 2002, contre des ouvriers français de la Direction des constructions navales (DCN).

Ses résultats ont été plus que mitigés après l’effondrement de son hypothèse d’enquête priviligiée: la piste Al-Qaïda. Celle-ci s’est avérée être, en réalité, une grossière construction policière pakistanaise, que le magistrat a pourtant validée pendant des années, comme nous l’avons raconté dans une précédente enquête.

Désormais, le juge Trévidic privilégie l’hypothèse d’un possible lien entre l’attentat et les dessous financiers du contrat d’armement sur lequel travaillaient les victimes.

JL. Bruguière
JL. Bruguière© Reuters
Mais face au déluge d’extravagances policières et judiciaires qui ont forgé le socle de la thèse Al-Qaïda, telle que le Pakistan l’a défendue, une question se pose: le juge Bruguière avait-il la possibilité de creuser une autre piste que celle servie sur un plateau par les Pakistanais? Autrement dit, y avait-il dans son dossier des éléments susceptibles de piquer sa curiosité en dehors des voies toutes tracées menant à la mouvance d’Oussama Ben Laden? La réponse est oui. Sept fois oui.

1) Le fax qui sème le doute

L’un des documents les plus instructifs à la disposition du juge est une télécopie. Son destinataire, l’agent spécial américain Randall Bennett, est à la fois le chef de la sécurité du consulat général des Etats-Unis et l’homme chargé de l’enquête sur les dessous de l’assassinat du journaliste Daniel Pearl.

Le lendemain de l’attentat, le 9 mai 2002, Randall Bennett reçoit à 11h34 un fax de son adjoint, Bashir Zahooruddin. Ce dernier fait à son supérieur le compte rendu des informations qu’il a pu glaner auprès d’officiers pakistanais de la Naval :

«Les enquêteurs ne pensaient pas que Al-Qaida choisirait une autre cible que les Américains. Les enquêteurs pensent que c’était les Anglais qui devaient être les secondes cibles dans la ligne de mire mais pas les Français [...] Les officiers de la Naval sont convaincus que cette attaque avait pour but de saborder le projet franco-pakistanais de construction de sous-marins.»

Cette dernière phrase est capitale. Elle montre que, dès le lendemain de l’attaque-suicide, un lien est envisagé avec le contrat Agosta. Pourquoi ? Jean-Louis Bruguière ne cherchera pas à en savoir plus.
2) La lettre de la DCN

Quelques mois plus tard, le juge reçoit une autre alerte qui aurait pu, à nouveau, lui mettre la puce à l’oreille. Elle prend la forme d’un courrier, en date du 2 septembre 2002, envoyé par le PDG de DCN International, Philippe Japiot. «C’est le cœur même et l’activité de DCN International qui étaient visés et, tout particulièrement, l’exécution du contrat du 21 septembre 1994 (le contrat Agosta)», y écrit l’industriel.

Il poursuit, insistant: «C’est parce que DCN International a conclu et mené à bien le contrat du 21 septembre 1994 que des personnels ont été pris pour cibles, ce qui est moralement insupportable.» De quelles informations dispose le rédacteur de cette lettre pour être aussi affirmatif ? Impossible de le savoir, le juge Bruguière ne l’interrogera jamais.
2) Les confidences d’un ingénieur

Un autre membre de la DCN a livré à Jean-Louis Bruguière une anecdote intrigante. Là encore, l’histoire est restée sans suite. Habitué du Pakistan, où il a effectué dix-sept missions entre 1998 et 2002, l’ingénieur Philippe Cuquemelle a expliqué dans un courrier manuscrit envoyé au magistrat le 17 juin 2002 avoir recueilli quelques jours après l’attentat les confidences d’un chef d’entreprise sous-traitant de la DCN au Pakistan.

L’homme en question se nomme Raheel Asghali. Il dirigeait alors la société Ali Engeneering Works (AEW). Aux policiers de la DST qui l’auditionnent en juillet 2002, Philippe Cuquemelle raconte: «Un soir, aux environs du 15 avril 2002, alors que nous avions rendez-vous à l’hôtel pour aller dîner dans un restaurant pakistanais en ville, il est venu et m’a dit que nous ne pouvions pas aller en ville car c’était trop dangereux pour moi, et qu’il y avait du danger. [...] Ce n’était pas dans ses habitudes car il nous était déja arrivé d’aller manger en ville sans que cela pose un quelconque problème. Il n’a pas donné d’explications.»

undefinedL’ingénieur de la DCN se souvient avoir eu ensuite son interlocuteur pakistanais au téléphone, le 20 mai 2002, donc après l’attentat, afin de lui réclamer la livraison de pièces pour les sous-marins Agosta de la DCN. «Il m’a alors dit qu’il ne voulait pas livrer car “l’Intelligence Service” était présente aux abords de Dockyard et qu’il allait partir de Karachi. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas trop parler au téléphone. Son ton avait changé et il n’avait pas une voix sereine.» Pourquoi avoir peur de «l’Intelligence Service», que l’on peut traduire par “service de renseignements” – le nom officiel des services secrets pakistanais est Inter-Services Intelligence – et pourquoi Raheel Asghali se croit-il surveillé?

Philippe Cuquemelle poursuit: «Je n’ai plus eu de nouvelles de lui jusqu’à ce qu’il m’appelle a mon domicile. [...] Il m’a dit qu’il était à Baltimore, aux Etats-Unis, en sécurité et dans un pays libre et qu’il pouvait désormais parler. Il m’a dit qu’il avait reçu des menaces de mort au téléphone parce qu’il faisait du business avec les Français. Il m’a également dit que quatre hommes avaient tenté de l’assassiner dans une rue de Karachi et qu’il avait réussi à en réchapper. Suite à ces faits, il avait décidé de prendre la fuite à l‘étranger.»
4) Une mystérieuse agression

Ce n’est pas tout. Le samedi 26 janvier 2002, en début de soirée, un autre employé pakistanais de la DCN à Karachi, Mustafa Haroon, est agressé – du moins affirme-t-il l’avoir été – par huit individus armés qui lui dérobent son téléphone portable et sa mallette. Celle-ci refermait la liste de tous les salariés de DCN au Pakistan ainsi que leur adresse.

L’agression s’est soldée sans blessure pour la victime. Simple acte de délinquance ou prélude à l’attentat ? L’enquête du juge Bruguière ne s’est pas non plus intéressée à cet épisode, qui a pourtant été relaté aux policiers français par au moins deux membres du personnel de la DCN après l’attentat.

5) La bombe et la mise en garde

Un autre événement, plus troublant encore, pouvait difficilement être occulté. Il le fut pourtant, comme les autres. Le 28 janvier 2002, soit deux jours après l’agression de Mustafa Haroon, une bombe magnétique est découverte près du réservoir de la voiture (un Land Cruiser Toyota) de Jean-Marin Schuh, diplomate français chargé des affaires afghanes à Islamabad. L’engin était programmé pour exploser dix-huit heures après son activation.

Selon les policiers de la Division nationale antiterroriste (DNAT), cette tentative d’attentat «n’est pas sans rappeler l’attentat perpétré le 24 janvier 2002 au cours duquel un dispositif similaire [...] avait explosé sous un véhicule automobile de la Haute-Commission britannique à Islamabad sans toutefois faire de victimes».

Mais pour les enquêteurs, les faibles quantités d’explosifs utilisées «plaident pour un dosage mesuré de l’effet recherché, plus proche d’une mise en garde que de l’intention de tuer, attitude manifestement en contradiction avec les objectifs affichés de l’organisation islamiste terroriste radicale Al-Qaida d’Oussama Ben Laden». De qui pourrait donc provenir cette «mise en garde» s’il ne peut s’agir d’Al-Qaida? La question n’a, semble-t-il, pas intéressé le juge Bruguière, qui n’a diligenté aucun acte d’enquête dans cette direction.
6) La France n’était pas visée

Ce n’est pas fini. Car dès le départ, la recherche d’autres pistes que celle proposée par la police pakistanaise aurait pu motiver le juge Bruguière. Pour une raison d’ordre général, cette fois ; géopolitique, pourrait-on dire : la France n’apparaissait pas, à cette époque, comme une cible privilégiée du terrorisme islamiste (d’ailleurs, elle ne fut plus jamais l’objet d’attaques au Pakistan après l’attentat de Karachi).

C’est la conclusion qui ressort de plusieurs documents et déclarations que la justice française a eus très tôt entre les mains. Ainsi, le 16 avril 2002, une note rédigée par un policier français en poste à Karachi fait état d’informations obtenues auprès de «deux hauts fonctionnaires pakistanais», selon lesquelles «les premières cibles seraient seulement les citoyens américains et anglais». Pas les Français.

7) «Pas de risque spécifique»

Dans une note cette fois-ci postérieure à l’attentat, un dirigeant de la DCN, Laurent Barthélémy, indique pour sa part qu’«à aucun moment les sources gouvernementales autorisées n’ont signalé l’apparition d’un risque spécifique contre les personnels travaillant dans le cadre du projet A90B à Karachi. Récemment, aucune augmentation du risque général terroriste contre la communauté française ou la population en général n’a été signalée».

Même discours du côté du chef de site de la DCN à Karachi, Gérard Clermont, entendu quelques jours après l’attentat par la police française. «Nos seuls moyens d’information sont les médias et les réunions de sécurité du consulat au cours desquelles il n’y a pas eu de mise en garde concernant une menace particulière à l’encontre des Français. En revanche, lors de la dernière réunion de sécurité au consulat, vers le 26 avril 2002, il nous a été mentionné que les familles canadiennes et américaines prenaient des dispositions de rapatriements.»

Ce sont pourtant bien des Français qui ont été visés. Et tués. Par qui ?

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