Attentat de Karachi: comment la piste Al-Qaïda s’est effondrée – 22 Novembre 2010

par admin ~ 26 novembre 2010. Classé dans: Articles L'Express.

Par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme

«Chacun des accusés [...] est condamné à la peine de mort et sera pendu jusqu’à ce que mort s’en suive.» En prononçant son verdict le 30 juin 2003, le juge Feroz Mahmood Bhatti, président de la deuxième section de la cour antiterroriste de Karachi, envoie un message sans équivoque: l’affaire de l’attentat du 8 mai 2002 contre les Français de la DCN est désormais close, les coupables sont confondus et justice ne pourra passer que par les foudres du châtiment suprême pour les criminels. Le tout, treize mois seulement après les faits. Exemplaire.

Les condamnés à mort sont au nombre de trois. Il y a le principal accusé, présenté comme l’artificier du groupe, un certain Asif Zaheer, et deux de ses complices, Rizwan Ahmed et Muhammad Sohail. Ce dernier est déclaré en fuite au moment du procès.

Le juge Bhatti présente son jugement comme un modèle du genre. «Il est grand temps que les cours (de justice, Ndlr) se rendent compte qu’elles ont une dette envers les ayants droit des victimes et la société tout entière. (…) La seule façon d’agir envers les terroristes est de les condamner à des peines exemplaires», argue-t-il.

© DR
Le doute ne semble pas avoir la moindre place dans l’esprit du magistrat s’agissant de la culpabilité des suspects et de leur mobile. «Je suis convaincu que cet acte terroriste a été commis par les accusés dans l’intention de créer un sentiment de peur et d’insécurité parmi les étrangers et parmi ceux qui les côtoient professionnellement ou en tant que voisins, dans le quartier où les hôtels Pearl et Sheraton sont situés.»

Le juge Bhatti ajoute: «Je réponds (…) en disant que les faits sont prouvés.»

La réalité est qu’ils ne le sont pas. Ce que reconnaîtra six ans plus tard la Haute Cour de la province pakistanaise du Sindh en acquittant les accusés.

Grossières erreurs d’enquête, aveux incohérents, preuves falsifiées, témoin à charge loufoque… Le verdict du 30 juin 2003 est un cas d’école, une caricature, un exemple parfait de fourvoiement judiciaire, laissant penser que l’urgence de juger vite et fort – au mieux – ou de camoufler la vérité – au pire – a, dans ce dossier, escamoté la réalité des faits, les règles élémentaires de procédure et le principe cardinal de l‘administration de la preuve.

Le jugement de 2003 de la cour antiterroriste de Karachi est en réalité la conclusion invraisemblable d’une enquête policière (suivie de très près par les services secrets français) qui l’est tout autant, et dont il est aujourd’hui possible de reconstituer les principales étapes.
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Le problème des explosifs

Tout commence par un immense coup de filet dans les milieux islamistes pakistanais, dès le lendemain de l’attentat. Plus de trois cents personnes suspectées d’appartenir à des mouvements djihadistes sectaires, dont certains viennent d’être interdits par le pouvoir, sont arrêtées par la police. En vain. Tout le monde sera relâché après interrogatoire.

Après plusieurs semaines de latence, l’enquête pakistanaise s’accélère enfin au début du mois de décembre 2002. La date demeure imprécise, mais c’est le 4 ou le 8 décembre que Asif Zaheer (l’un des hommes condamnés à mort par le juge Bhatti) est arrêté par la police, qui menait des investigations sur la préparation d’un attentat contre un cortège d’officiels américains. Rien à voir avec la DCN.

Mais quelques jours plus tard, le 17 décembre, Asif Zaheer décide de conduire les forces de police en pleine nuit – à 2 heures du matin, affirme le rapport des enquêteurs – dans une résidence du quartier de Defence View où lui et ses complices auraient préparé les explosifs utilisés pour l’attaque du 8 mai.

Deux jours plus tard, le 19 décembre, à 3 heures du matin cette fois, Asif Zaheer mène les policiers à une maison où aurait résidé l’un de ses complices en fuite, Muhammad Sohail. Sur place, les enquêteurs découvrent, fixé au mur, un ventilateur dont les câbles auraient été prélevés par Zaheer et sa bande pour «commettre l’attentat», selon les résultats des investigations pakistanaises. Le 28 décembre 2002, Asif Zaheer est finalement inculpé dans l’affaire de la DCN. Son inculpation lui est notifiée à 1h45 du matin.

Né le 15 janvier 1976, Asif Zaheer est un activiste islamiste connu de longue date des services de renseignements pakistanais. Engagé dans le djihad en 1995, il a d’abord mené la guerre sainte au Cachemire au sein du mouvement Harakat Al Jehad e Islami avant de partir rejoindre des camps d’entraînement en Afghanistan, en 1997 et 1998. En 1999, il a été mis en cause dans l’assassinat d’un responsable de la télévision pakistanaise au Rawalpindi, Muhammad Rizvi.

C’est loin d’être un enfant de chœur, mais il est aujourd’hui possible d’affirmer que la police et la justice pakistanaises l’ont impliqué dans l’attentat du 8 mai 2002 contre toutes les évidences.

La preuve censée être la plus accablante pour Asif Zaheer porte sur les explosifs. Ainsi, après une perquisition à son domicile, les enquêteurs ont découvert de la poudre et 250 sacs de nitrate d’ammonium, un produit chimique pouvant intervenir dans la confection d’une bombe. D’après les expertises d’un laboratoire de Karachi, les échantillons retrouvés chez Zaheer seraient identiques à ceux utilisés pour l’attentat contre la DCN.
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Le témoin providentiel

Or, les prélèvements effectués par les Français et les Américains sur les lieux du drame – et leurs résultats concordent formellement – ont conclu à l’utilisation de TNT militaire (type RDX) pour la réalisation de l’attentat. Nulle part il n’y a de trace de nitrate d’ammonium. Mais la cour antiterroriste de Karachi ne s’est pas arrêtée sur un détail aussi insignifiant…

La justice n’a pas non plus beaucoup douté de la crédibilité, pourtant plus que douteuse, du seul témoin à charge présenté par l’accusation lors du procès. L’homme est ce que l’on peut appeler un être providentiel. Son témoignage, un cadeau du ciel. Vendeur de biscottes ambulant à Karachi, Zafar I. a été miraculeusement identifié par deux policiers vers 5 heures du matin, le 8 janvier 2003, lors d’une patrouille de routine.

Si l’on en croit le jugement de la cour de Karachi, le témoin s’est ensuite spontanément souvenu des détails d’une scène dont il affirme avoir été le témoin huit mois auparavant. Et quelle scène ! «Il avait vu une Toyota Corolla devant ce bungalow et avait remarqué la présence de quatre personnes autour de celle-ci. L’une d’entre elles ajustait les câbles du véhicule», peut-on lire dans les attendus du verdict de juin 2003 du juge Bhatti.

Zafar I. est convoqué illico devant la juge d’instruction chargée du dossier, Erum Jehangir. Celle-ci organise en un claquement de doigt un “tapissage” dans une salle d’audience du tribunal. Pour la mise en scène, elle choisit au hasard dix personnes parmi les employés du tribunal et glisse parmi elles l’accusé. Bingo ! C’est lui que le vendeur de biscottes reconnaît. Sauf que, d’après un rapport du 25 novembre 2005 de la DST, Asif Zaheer «a été conduit dans la salle de représentation avec une cagoule sur la tête et les menottes aux poignets et ce, alors que le témoin était déjà derrière la vitre sans tain». En effet, cela peut aider.

Après les mauvais explosifs et le témoin fantaisiste, le troisième élément à charge retenu par la justice pakistanaise contre les accusés se résume à leurs propres aveux. Ceux d’Asif Zaheer ont été recueillis le même jour que l’arrivée du témoin miracle dans le dossier, suivie de la séance de tapissage, soit le 8 janvier 2003.

Lors de ses aveux, dont la justice met un soin suspect à marteler qu’ils n’ont pas été obtenus par la force, Zaheer met en cause un certain Abdul Samad, de son vrai nom Matte-Ur-Rehman, émir proclamé du mouvement Harakat Ul Jehad e Islami, dont il fait le commanditaire de l’attentat contre la DCN.

D’après ses dires, Zaheer aurait été contacté une vingtaine de jours avant le 8 mai par Abdul Samad qui lui aurait proposé une opération-suicide «contre des Américains circulant dans un bus de la marine pakistanaise». La confusion est totale. L’accusé ne parle pas de Français, mais d’Américains…

En France, où les investigations sont particulièrement tributaires des évolutions de l’enquête pakistanaise, les aveux de Zaheer suscitent immédiatement des questionnements. Pour la DST, qui se penche sur les déclarations de Zaheer dans plusieurs rapports, la thèse d’une confusion entre cibles américaines et françaises «paraît peu crédible [...] en ce cas spécifique». Ce qui rend ces aveux suspects dès le départ.

Mais les choses iront en empirant puisque Zaheer précisera avoir lui-même placé dans la voiture piégée, le matin du 8 mai, 150 kilos de nitrate d’ammonium, de la poudre d’aluminium et six détonateurs reliés à une batterie. La DST ne cache pas sa perplexité : «Ses déclarations sont également singulières et nous interpellent car il s’agit là de produits chimiques, alors que les expertises semblent démontrer que l’attentat a été réalisé avec de l’explosif militaire.»

«Le problème de la nature des explosifs reste entier, de même que le mobile d’une attaque visant des techniciens français, l’erreur de cible avancée semble difficilement réaliste», conclut, dès 2003, le service de contre-espionnage français.
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Des aveux incohérents

Lors de son procès, Asif Zaheer est revenu intégralement sur ses aveux. Il a assuré à la barre ne pas connaître ses supposés complices et avoir appris l’attentat du 8 mai 2002 par la presse. L’autre accusé présent, Rizwan Ahmed (alias “Bashir”), en a fait autant et s’est rétracté. Ce qui n’aura aucun poids dans le jugement du tribunal qui continuera de prendre pour argent comptant les aveux initiaux des accusés, malgré les nombreuses incohérences qu’ils contiennent.

La confusion devient absolue lorsque le troisième homme condamé à mort par le juge Bhatti, Muhammad Sohail – il est déclaré en fuite au moment du jugement –, est arrêté, deux ans après le verdict, le 2 mars 2005. Les autorités pakistanaises décident soudain de lui attribuer un rôle tentaculaire dans l’organisation de l’attentat contre la DCN, contrairement aux conclusions de l’enquête policière d’avant-procès et aux “aveux” des autres condamnés, c’est-à-dire ses supposés complices. Sohail aurait ainsi loué la maison utilisée par les terroristes, acheté la voiture sous une fausse identité, recruté le kamikaze, choisi la cible, fourni les explosifs et procédé au repérage.

J. Chirac lors des obsèques, à Cherbourg.
J. Chirac lors des obsèques, à Cherbourg. © Reuters

Et quand la DST s’émeut auprès des services pakistanais qu’il ne soit pas officiellement entendu dans le cadre de la procédure judiciaire sur l’attentat du 8 mai 2002, la réponse est quelque peu désarmante. «Nos homologues pakistanais expliquaient qu’il était inutile de le faire car “il avait été condamné à mort par contumace avant d’être arrêté”», consigne le commandant de police Philippe C. dans un rapport de décembre 2006, qui met littéralement en pièces le travail des Pakistanais.

Outre toutes les faiblesses d’enquête déjà évoquées, la DST souligne dans ce document que, selon ses homologues, le groupe terroriste impliqué dans l’attentat contre la DCN l’est aussi dans une longue série d’autres actions criminelles: assassinat de Daniel Pearl, attentat contre le consulat US de Karachi en juin 2002, préparation d’une attaque contre des diplomates américains début 2003 et tentative d’attentat contre le président pakistanais Pervez Musharraf fin 2003.

Le commandant de la DST relève benoîtement dans son rapport que «certaines personnes ayant été arrêtées fin 2002/début 2003, comment peuvent-elles préparer une opération pour fin 2003 ?». Il ajoute: «En conséquence, il apparaît donc qu’un amalgame est fait, volontairement ou non, par les Pakistanais, d’une part, entre les commanditaires, les donneurs d’ordres, les exécutants et, d’autre part, avec la possibilité de l’existence de plusieurs et différents groupes d’exécutants, dépendant éventuellement d’une même tête [...] Il convient d’être circonspect quant aux conclusions de l’enquête présentée par les autorités pakistanaises.»

La DGSE (les services secrets extérieurs français), qui tente également de suivre à Karachi l’enquête de près – sachant qu’il s’agit traditionnellement d’une zone considérée comme réservée par les Anglo-Saxons –, va jusqu’à évoquer une manipulation ourdie par la police pakistanaise. C’est ce qui ressort notamment d’une note du 23 décembre 2002 dans laquelle les agents en poste au Pakistan reviennent sur ce qu’ils considèrent être une «zone d’ombre» majeure des investigations, à savoir la possession par Asif Zaheer du livret d’immatriculation de la Toyota ayant servi à l’attaque-suicide du 8 mai.

C’est l’un des indices matériels supposés confondre celui qui est présenté comme l’artificier de l’attentat. Les conclusions de la DGSE sont édifiantes. Il s’agirait en réalité d’«une fausse preuve forgée pour l’occasion puisque ce livret était en possession du Criminal Investigation Departement (l’équivalent de la police judiciaire française, nda) depuis de nombreux mois».
Le juge Bruguière désavoué

Autant de mises en garde sur la crédibilité du travail policier des Pakistanais dans cette affaire auraient, au minimum, dû inciter à la prudence le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière, le premier magistrat chargé en France d’instruire l’enquête sur l’attentat du 8 mai 2002. Il n’en fut pourtant rien.

Se reposant sur l’enquête pakistanaise comme sur un accoudoir et s’appuyant sur des aveux dont on ne pouvait que douter de la solidité dès l’origine, le juge Bruguière délivre le 16 janvier 2007 un mandat d’arrêt international contre un certain Matte-Ur-Rehman (alias Abdul Samad), présenté par les services pakistanais comme le commanditaire de l’attaque-suicide.

JL. Bruguière
JL. Bruguière© Reuters

Dans le très court «exposé des faits» qui motive son mandat d’arrêt, Jean-Louis Bruguière se contente de reprendre quasiment mot pour mot les conclusions des investigations pakistanaises et cite les aveux de deux des condamnés à mort de juin 2003, Muhammad Sohail et Asif Zaheer.

Il n’y a rien d’autre: pas une écoute téléphonique, pas une interception de mail, pas une empreinte, pas une revendication… Face aux familles de victimes qu’il reçoit sitôt son mandat signé, le juge Bruguière présente sa nouvelle cible comme le «numéro 4 d’Al-Qaïda», entérinant ainsi la thèse selon laquelle les Français de la DCN ont bien été les victimes du terrorisme islamique international. Al-Qaïda, forcément Al-Qaïda.

«Je suis optimiste sur la possibilité de parvenir à la vérité, indépendamment du fait que c’est une histoire ancienne, que c’est un contexte difficile, que c’est un pays pas simple, qu’il y a des obstructions multiples», rassure le magistrat lors d’une conférence de presse.

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Selon l’un des blessés de l’attentat, Gilles Sanson, qui l’a rencontré avec d’autres survivants en janvier 2007, le juge aurait également confié en privé qu’«il y a eu une volonté du Pakistan d’enterrer cette affaire en désignant des coupables rapidement».

Si ces propos rapportés sont exacts, alors pourquoi ce même juge se base-t-il sur les aveux de ces coupables désignés «rapidement» et sur les résultats d’une enquête biaisée pour délivrer son mandat d’arrêt ? En d’autres termes, si les exécutants ne sont pas les bons, quels éléments permettent de penser que le donneur d’ordre est, en revanche, celui qui a été désigné ? Soit la chaîne de la culpabilité est solide et l’ensemble se tient. Soit un maillon saute et tout s’écroule.

Ce qui ne manquera pas de se produire. En mai puis en octobre 2009, les trois condamnés à mort de juin 2003 (Asif Zaheer, Rizwan Ahmed et Muhammad Sohail) sont acquittés par la Haute Cour de la province pakistanaise du Sindh.

Incrédules face aux méthodes des policiers de Karachi – et de la justice qui a validé toute la procédure les yeux fermés en première instance –, les magistrats livrent des conclusions cinglantes: «Toute la procédure se fonde sur une seule preuve, un témoignage qui est le résultat d’une construction. [...] Les aveux d’Asif Zaheer n’ont pas été volontaires et ont été obtenus après plus de vingt-trois jours de détention.» En définitive, «aucune preuve n’a été produite par l’accusation». Terrible désaveu.

Dans la foulée, c’est toute l’enquête qui doit repartir de zéro, sept ans après l’attentat. Et le nouveau juge français en charge du dossier, Marc Trévidic, n’a d’autre choix que de lever le mandat d’arrêt contre Matte-Ur-Rehman (alias Abdul Samad) concocté par Jean-Louis Bruguière.

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