Les rapports et documents qui impliquent le chef de l’Etat – 21 Novembre 2010

par admin ~ 26 novembre 2010. Classé dans: Articles Médiapart.

Par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme

L’Elysée, sous la plume de son secrétaire général, Claude Guéant, a beau affirmer que l’affaire de Karachi «ne concerne en rien» Nicolas Sarkozy, les éléments contenus dans le dossier judiciaire démontrent exactement le contraire. Mediapart publie plusieurs documents, aujourd’hui entre les mains des juges Marc Trévidic et Renaud Van Ruymbeke (respectivement en charge des volets terroristes et financiers de l’affaire), impliquant directement le chef de l’Etat français dans ce dossier de corruption et de vente d’armes qui ébranle en profondeur sa présidence.

Le premier de ces documents est une chronologie découverte par des policiers français au siège de la Direction des constructions navales (DCN) en 2007, mais aussi par leurs homologues luxembourgeois deux ans plus tard, en janvier 2009. Il s’agit de l’historique, entre 1994 et 2004, d’une société-écran luxembourgeoise de la DCN, baptisée Heine.

© Ina
C’est par elle qu’ont transité 33 millions d’euros de commissions suspectes du contrat des sous-marins pakistanais Agosta, versées à des intermédiaires «imposés» à la dernière minute par le gouvernement Balladur dans les négociations, alors que celles-ci étaient déjà closes en 1994.

Une partie de ces commissions aurait, en retour, servi au financement illégal de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, en 1995 – c’est ce qu’on appelle une rétrocommission, proscrite par la loi française.

1. D’après cette chronologie, restée longtemps secrète, la création de Heine, qui a vu le jour le 18 novembre 1994, a été validée, d’une part, par Nicolas Bazire, directeur de cabinet du premier ministre Edouard Balladur, et par Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget du gouvernement français de l’époque, comme l’atteste l’extrait ci-dessous.

Les «deux Nicolas», comme ils étaient surnommés à l’époque, deviendront quelques mois plus tard les principaux animateurs de la campagne présidentielle de M. Balladur, également évoquée dans cette chronologie.

1. Le document fait aussi état, pour l’année 1995, d’une «très grosse opération» et d’un certain «Monsieur T.». Comme le révélera le 4 juin 2008 l’ancien directeur financier de la DCN, Gérard-Philippe Menayas, à la police française lors d’une audition, la première mention correspond au contrat Agosta avec le Pakistan et le seconde à Ziad Takieddine, l’un des deux intermédiaires de la dernière heure destinataires, via Heine, des commissions suspectes.

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Les révélations du rapport de police luxembourgeois

Or, l’enquête des juges Trévidic et Van Ruymbeke a d’ores et déjà pu établir que Heine a été le pion central d’un système offshore qui, au-delà du Luxembourg, s’est étendu jusqu’à l’île de Man et le Liechtenstein pour le versement de commissions occultes dans les coulisses secrètes du contrat Agosta. Ses anciens responsables avaient même l’habitude de qualifier Heine de «shadow company» de la DCN.

© Reuters
La justice s’interroge désormais sur la nécessité et l’urgence de la création, fin 1994, d’une telle plateforme financière opaque, si ce n’est pour dissimuler des mouvements financiers que la loi de l’époque aurait pu réprouver, par exemple des rétrocommissions, dont l’existence a par ailleurs été confirmée ces dernières jours par deux responsables politiques français (Charles Millon et Dominique de Villepin).

La question est donc aujourd’hui posée de l’implication de Nicolas Sarkozy dans la construction de ce système au cœur du soupçon.

L’impression est aujourd’hui renforcée par les conclusions d’un rapport de synthèse de janvier 2010 de la police luxembourgeoise. C’est le deuxième document dont Mediapart publie des extraits.

1. Egalement en possession de la chronologie Heine, les policiers du Grand Duché écrivent pour commencer que «les accords sur la création (de Heine) semblaient venir directement de M. le Premier ministre Balladur et M. le ministre des finances Nicolas Sarkozy».

Le nom de Nicolas Sarkozy est cité pour la première fois.

1. Plus loin dans leur rapport, les enquêteurs évoquent ouvertement l’existence de «références qui font croire à une forme de rétrocommission pour payer des campagnes politiques en France». Le nom de Nicolas Sarkozy est de nouveau cité.

1. L’affirmation sera d’ailleurs répétée, de manière plus catégorique, dans la conclusion du rapport :

Le nom de Nicolas Sarkozy apparaîtra encore dans le volet financier de l’affaire Karachi au dernier trimestre 2006, quelques mois avant son élection à la présidence de la République française.

A cette date, l’ancien ministre de l’intérieur et candidat à la magistrature suprême est le destinataire, comme d’autres responsables politiques français (Jacques Chirac, Michèle Alliot-Marie, Thierry Breton….), de courriers d’anciens dirigeants de Heine, que plusieurs acteurs du dossier, rencontrés par Mediapart, ont qualifiés de «chantage».
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L’Elysée, sous la plume de son secrétaire général, Claude Guéant, a beau affirmer que l’affaire de Karachi «ne concerne en rien» Nicolas Sarkozy, les éléments contenus dans le dossier judiciaire démontrent exactement le contraire. Mediapart publie plusieurs documents, aujourd’hui entre les mains des juges Marc Trévidic et Renaud Van Ruymbeke (respectivement en charge des volets terroristes et financiers de l’affaire), impliquant directement le chef de l’Etat français dans ce dossier de corruption et de vente d’armes qui ébranle en profondeur sa présidence.

Le premier de ces documents est une chronologie découverte par des policiers français au siège de la Direction des constructions navales (DCN) en 2007, mais aussi par leurs homologues luxembourgeois deux ans plus tard, en janvier 2009. Il s’agit de l’historique, entre 1994 et 2004, d’une société-écran luxembourgeoise de la DCN, baptisée Heine.

© Ina
C’est par elle qu’ont transité 33 millions d’euros de commissions suspectes du contrat des sous-marins pakistanais Agosta, versées à des intermédiaires «imposés» à la dernière minute par le gouvernement Balladur dans les négociations, alors que celles-ci étaient déjà closes en 1994.

Une partie de ces commissions aurait, en retour, servi au financement illégal de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, en 1995 – c’est ce qu’on appelle une rétrocommission, proscrite par la loi française.

1. D’après cette chronologie, restée longtemps secrète, la création de Heine, qui a vu le jour le 18 novembre 1994, a été validée, d’une part, par Nicolas Bazire, directeur de cabinet du premier ministre Edouard Balladur, et par Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget du gouvernement français de l’époque, comme l’atteste l’extrait ci-dessous.

Les «deux Nicolas», comme ils étaient surnommés à l’époque, deviendront quelques mois plus tard les principaux animateurs de la campagne présidentielle de M. Balladur, également évoquée dans cette chronologie.

1. Le document fait aussi état, pour l’année 1995, d’une «très grosse opération» et d’un certain «Monsieur T.». Comme le révélera le 4 juin 2008 l’ancien directeur financier de la DCN, Gérard-Philippe Menayas, à la police française lors d’une audition, la première mention correspond au contrat Agosta avec le Pakistan et le seconde à Ziad Takieddine, l’un des deux intermédiaires de la dernière heure destinataires, via Heine, des commissions suspectes.

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Les révélations du rapport de police luxembourgeois

Or, l’enquête des juges Trévidic et Van Ruymbeke a d’ores et déjà pu établir que Heine a été le pion central d’un système offshore qui, au-delà du Luxembourg, s’est étendu jusqu’à l’île de Man et le Liechtenstein pour le versement de commissions occultes dans les coulisses secrètes du contrat Agosta. Ses anciens responsables avaient même l’habitude de qualifier Heine de «shadow company» de la DCN.

© Reuters
La justice s’interroge désormais sur la nécessité et l’urgence de la création, fin 1994, d’une telle plateforme financière opaque, si ce n’est pour dissimuler des mouvements financiers que la loi de l’époque aurait pu réprouver, par exemple des rétrocommissions, dont l’existence a par ailleurs été confirmée ces dernières jours par deux responsables politiques français (Charles Millon et Dominique de Villepin).

La question est donc aujourd’hui posée de l’implication de Nicolas Sarkozy dans la construction de ce système au cœur du soupçon.

L’impression est aujourd’hui renforcée par les conclusions d’un rapport de synthèse de janvier 2010 de la police luxembourgeoise. C’est le deuxième document dont Mediapart publie des extraits.

1. Egalement en possession de la chronologie Heine, les policiers du Grand Duché écrivent pour commencer que «les accords sur la création (de Heine) semblaient venir directement de M. le Premier ministre Balladur et M. le ministre des finances Nicolas Sarkozy».

Le nom de Nicolas Sarkozy est cité pour la première fois.

1. Plus loin dans leur rapport, les enquêteurs évoquent ouvertement l’existence de «références qui font croire à une forme de rétrocommission pour payer des campagnes politiques en France». Le nom de Nicolas Sarkozy est de nouveau cité.

1. L’affirmation sera d’ailleurs répétée, de manière plus catégorique, dans la conclusion du rapport :

Le nom de Nicolas Sarkozy apparaîtra encore dans le volet financier de l’affaire Karachi au dernier trimestre 2006, quelques mois avant son élection à la présidence de la République française.

A cette date, l’ancien ministre de l’intérieur et candidat à la magistrature suprême est le destinataire, comme d’autres responsables politiques français (Jacques Chirac, Michèle Alliot-Marie, Thierry Breton….), de courriers d’anciens dirigeants de Heine, que plusieurs acteurs du dossier, rencontrés par Mediapart, ont qualifiés de «chantage».
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Initiales «N.S.»

Tout a commencé deux ans plus tôt, en 2004, date à laquelle la DCN avait décidé de couper les ponts avec Heine moyennant une indemnité de 610.200 euros pour ses dirigeants. Une somme jugée beaucoup trop modeste par les intéressés.

Dès lors, les responsables de Heine, au premier rang desquels son principal animateur, un certain Jean-Marie Boivin, ont fait connaître leur droit à d’importantes prétentions financières – jusqu’à 8 millions d’euros – faute de quoi ils se réservaient la possibilité de faire des «révélations sur les rétros (comprendre rétrocommissions, Ndlr)».

1. La police luxembourgeoise, dans son rapport de janvier 2010, s’interroge ouvertement sur la raison pour laquelle Nicolas Sarkozy a été destinataire de lettres des dirigeants de Heine.

Il est aujourd’hui établi qu’au plus fort de son “chantage”, Jean-Marie Boivin a reçu le 26 octobre 2006, au Luxembourg, la visite de deux anciens agents de la DGSE reconvertis dans le privé, Patrick Vaugien et Thierry Lohro. En contrat avec la DCN, ils étaient chargés de tester la solidité des menaces de Jean-Marie Boivin pour empêcher que l’affaire n’éclate au grand jour.

Nous sommes fin 2006. La France est au bord d’un scandale de premier ordre et l’élection présidentielle de 2007 approche. Personne, au sommet de l’Etat, n’aurait à gagner à la divulgation publique des petits secrets de cuisine des ventes d’armes. Surtout pas le candidat de l’UMP, Nicolas Sarkozy, qui en sait manifestement long sur la question.

1. Or, selon les confidences faites par Jean-Marie Boivin à Gérard-Philippe Menayas, qui a tenu la chronique manuscrite de toutes leurs rencontres à l’époque, la mission d’octobre 2006, au cours de laquelle le premier affirme avoir été menacé physiquement, aurait été ordonnée par «N.S.». La phrase est suivie de l’annotation suivante: «source Lux», pour Luxembourg, comme en témoigne l’extrait ci-dessous.

«J’ai noté qu’(ils) étai(en)t mandaté(s) par NS, à savoir Nicolas Sarkozy, car M. Boivin m’a dit qu’il s’était présenté comme tel», a récemment expliqué Gérard-Philippe Menayas au juge Van Ruymbeke.

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