Karachi : les familles de victimes demandent l’audition de Chirac – 3 Février 2011

par admin ~ 5 février 2011. Classé dans: Articles Médiapart.

Par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme

Logique,mais sans doute vouée à l’échec, la démarche n’en est pas moins spectaculaire.Mardi 2 février, Me Olivier Morice, l’avocat de plusieurs familles de victimes de l’attentat de Karachi, qui a coûté la vie à onze ouvriers français de la Direction des constructions navales (DCN) le 8 mai 2002, a écrit au juge antiterroriste Marc Trévidic pour lui demander «que soit entendu M. Jacques Chirac, ancien président de la République».

«En effet, explique l’avocat, à la suite de l’audition de l’ancien ministre de la défense, M. François Léotard, le31 janvier 2011 et de la lettre qu’il a adressée au site Rue89, il est indispensable à la manifestation de la vérité que M. Jacques Chirac puisse être entendu, en qualité de témoin, notamment vis-à-vis des accusations qui sont portées contre lui par M. François Léotard et sur les circonstances exactes ayant conduit à l’arrêt du versement de certaines commissions du contrat Agosta», la vente de trois sous-marins au Pakistan en 1994.

Malicieux,le conseil des parties civiles rappelle dans son courrier que Bernadette Chirac a déclaré, lundi sur Europe-1, «que son mari souhaitait être traité comme un “justiciable comme un autre”, ce dont les familles des victimes de l’attentat de Karachi prennent acte».

En l’occurrence, l’épouse de l’ex-chef de l’Etat évoquait le procès de l’affairedes emplois fictifs de la mairie de Paris, qui verra M. Chirac comparaître devant le tribunal correctionnel de Paris sur le banc des prévenus à partir du7 mars prochain.

Si, selon plusieurs sources judiciaires, il apparaît probable que le juge Trévidic donne une suite positive à la demande de Me Morice, il sembletout aussi vraisemblable que le magistrat se heurte à une fin de non-recevoir de l’ancienprésident. Dès le 19 décembre, dans un entretien à Mediapart, l’avocat de M. Chirac, Me JeanVeil, a prévenu par avance que son client, s’il devait être convoqué dans cetteprocédure, donnerait sans doute une réponse négative.

L’avocat invoquait l’article 16 de la Déclaration desdroits de l’homme et l’article 67 de la Constitution, qui dispose que «le Présidentde la République n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité». Ces dispositions «excluent qu’un ancien chef del’Etat puisse être contraint à fournir un témoignage sur des faits accomplis ou connus durantson mandat et dans l’exercice de ses fonctions»,avait déjà indiqué M. Chirac par communiqué, en juin 2007, pour justifier son refus de répondre aux questions des juges chargés del’affaire Clearstream, qui l’avaient convoqué ­– ce dont les magistrats avaient pris acte.
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Les trous de mémoire de Léotard

A l’évidence, les questions susceptibles d’être posées par le juge Trévidic à M. Chirac portent directement sur des actes commis dans l’exercice de ses fonctions, puisqu’il s’agit de savoir dans quelles conditions il a été amené, après son élection en mai 1995, à interrompre le versement de commissions dues à des intermédiaires en marge de deux contrats d’armement signés (pour un total de près de 4 milliards d’euros) par le gouvernement de son rival Edouard Balladur (1993-1995): la vente de sous-marins au Pakistan et de frégates à l’Arabie saoudite.

Déjà envisagée après les dépositions, en qualité de témoins, de Charles Millon et Dominique de Villepin, qui étaient respectivement ministre de la défense et secrétaire général de l’Elysée entre 1995 et 1997, la convocation de M. Chirac – à qui la Constitution n’interdit pas formellement de témoigner – semble de toute façon inéluctable depuis l’audition de François Léotard, recueillie lundi après-midi.

Au cours de cet interrogatoire, dont Mediapart a pu prendre connaissance, M. Léotard, ministre de la défense de M. Balladur entre 1993 et 1995, et donc au cœur des négociations des grands contrats d’armement, s’en est violemment pris à M. Chirac, mais aussi à MM. de Villepin et Millon.

S’agissant de son successeur au ministère de la défense, M. Léotard a ainsi déclaré: «Le président de la République, Jacques Chirac, avait pris soin de mettre au poste de au ministre de la défense un ministre qui était mon ennemi personnel, laborieusement insignifiant et pour lequel je n’ai aucun respect et dont je mets en doute l’intégrité intellectuelle. Il a fini dans les bras du Front national.» M. Millon, qui fut avec M. Léotard l’une des figures de l’UDF, appréciera.

Lors de son audition, François Léotard a été longuement questionné sur les conditions dans lesquelles fut signé, en septembre 1994, le contrat prévoyant la livraison de trois sous-marins de type Agosta au Pakistan. A plusieurs reprises, l’ancien ministre de la défense a affirmé au juge avoir oublié des points cruciaux. Par exemple: qui, à son cabinet, suivait ce dossier. «Je ne me souviens de personne en particulier », a-t-il soutenu.

Pourtant, devant la mission d’information parlementaire, en décembre 2009, il avait cité sans hésiter son conseiller Renaud Donnedieu de Vabres (qui de fait a joué un rôle-clé) et même Hervé Morin, alors affecté à son cabinet.

De même, assure-t-il n’avoir «absolument pas le souvenir» qu’au dernier moment, à l’été 1994, alors que les négociations avec les Pakistanais étaient terminées, et le contrat Agosta prêt à être signé, un duo d’intermédiaires libanais (Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir) avait fait irruption et obtenu de toucher une commission supplémentaire équivalant à 4% du contrat, soit la coquette somme de 33 millions d’euros. Un autre réseau d’intermédiaires, mandaté pour corrompre les décideurs pakistanais, avait pourtant déjà perçu 51 millions d’euros, soit 6,25% du contrat.

«Je n’ai jamais imposé ces consultants»

L’amnésie partielle de François Léotard s’expliquerait-elle par le fait que la quasi-totalité des témoins entendus par le juge Trévidic ont indiqué que Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir avaient été «imposés» à la dernière minute par le ministère de la défense, dans le dossier Agosta comme dans le contrat Sawari II signé quelques semaines plus tard, en novembre 1994, avec l’Arabie saoudite?

L’accusation fait bondir l’ancien ministre, qui a assuré devant le juge, contre l’évidence, que les deux hommes avaient été recommandés par les autorités pakistanaises: «Je n’ai jamais imposé ces consultants. Il est grotesque de penser que le gouvernement ait pu imposer des consultants puisque par définition c’est le client qui les désigne.»

M. Léotard a concédé avoir rencontré à plusieurs reprises M. Takieddine, l’homme d’affaires sur qui reposent les soupçons de rétrocommissions. Toutefois, là encore, ses souvenirs sont pour le moins vagues: «On m’a dit de le recevoir dans le cadre de ce contrat, en tout cas j’imagine.» Pressé par le juge de dire qui lui fit cette demande, il a répondu: «Sûrement un membre du cabinet mais je ne sais plus qui.»

La thèse privilégiée par le juge Renaud Van Ruymbeke, qui instruit le volet financier de l’affaire de Karachi, est que des intermédiaires proches des balladuriens ont été imposés au dernier moment dans les contrats Agosta et Sawari II dans le but de dégager des fonds en vue du financement occulte de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur.

Dans son procès-verbal, M. Léotard a pris soin de préciser que «l’ensemble du gouvernement était informé des négociations et de l’objectif poursuivi. C’était notamment le cas du ministère des affaires étrangères car j’ai toujours estimé que ces affaires étaient liées à la politique étrangère de la France». Entre 1993 et 1995, c’est Alain Juppé qui était au Quai d’Orsay.

Le sous-entendu est clair: sur le contrat Agosta, l’actuel ministre de la défense en sait autant que lui. «Je discutais avec M. Juppé plusieurs fois par semaine, ce qui est normal (…) Je précise que si le ministère des affaires étrangères s’était opposé à la signature de ce contrat pour des raisons diplomatiques, jamais ce contrat n’aurait été signé.»

Sauf qu’aucun témoin n’a jamais mentionné le nom de M. Juppé, qui fut tenu à l’écart des négociations des contrats Agosta et Sawari II. Alain Juppé était, il est vrai, au sein du gouvernement Balladur, l’un des plus fidèles soutiens de Jacques Chirac, qui le nomma d’ailleurs à Matignon une fois élu.

Le juge a tenté d’approfondir les liens unissant M. Léotard à M. Takieddine. Il en a été pour ses frais. François Léotard s’est par exemple dit incapable de se souvenir à quelle période il a rencontré l’intermédiaire libanais. «Je ne peux vraiment pas vous dire la période. J’ai eu le tort d’avoir trop d’activités à la fois puisque j’étais président de l’UDF, maire de Fréjus et ministre de la défense. C’était trop et d’ailleurs j’ai été hospitalisé en 1995 pour cette cause», a-t-il plaidé.

«Toutes ces histoires de trafics, d’intermédiaires, je n’y comprends rien»

— «Avant de l’avoir reçu au ministère de la défense, aviez-vous eu l’occasion de rencontrer M. Takieddine?», a insisté le juge Trévidic.

— «Non. Je savais qu’il avait été propriétaire d’Isola 2000. J’allais skier à Isola 2000 mais je ne l’ai jamais rencontré», a assuré M. Léotard.

Pourtant, dans notre livre-enquête Le Contrat, paru en mai 2010, M. Takieddine lui-même ne cachait pas sa proximité avec François Léotard, affirmant même que c’est ce dernier qui, en 1993, lui avait présenté Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget (l’autre ministère clé dans les contrats d’armement). «Sarkozy est mon ami, OK ? Et depuis longtemps. Je l’ai rencontré en 1993 lors d’une soirée chez Léotard», nous avait notamment déclaré le sulfureux intermédiaire.

S’agissant du circuit pour le moins obscur emprunté par les commissions destinées à MM.Takieddine et El-Assir, M. Léotard a encore une fois affirmé n’avoir été au courant de rien: «J’ai découvert cela dans la presse, à ma grande stupéfaction.» La création en 1994 au Luxembourg (avec l’aval de Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget) de la société-écran Heine, destinée à faire transiter discrètement les commissions suspectes? «J’ai lu cela dans des journaux récents.»

Manifestement excédé, François Léotard a tenté de convaincre le magistrat qu’il se situait au-dessus de ces sordides affaires d’argent, pourtant au centre de tous les contrats d’armement: «Même intellectuellement, ces histoires me sont étrangères. Toutes ces histoires de trafics, d’intermédiaires, je n’y comprends rien. Ça ne m’intéressait pas», a-t-il clamé.

François Léotard a en revanche retrouvé la mémoire au moment d’évoquer la “contre-lettre” par laquelle la France s’est engagée, au moment de la cession des sous-marins Agosta au régime pakistanais, à ne pas en vendre à son ennemi historique, l’Inde. «C’était une demande très forte des Pakistanais», a-t-il insisté. Or, c’est en janvier 2002, quatre mois avant l’attentat, que la France a pris la décision de vendre des sous-marins de type Scorpène à New Delhi. Le contrat fut signé en 2005.

«Ça a été une grave erreur de ne pas respecter cette clause. Un Etat qui ne respecte pas sa parole est un Etat qui se rend vulnérable. Pour moi, c’est l’une des causes de l’attentat», assure M. Léotard. Curieusement, lors de son audition par la mission d’information, il n’avait à aucun moment évoqué cette cause, ne parlant que de l’arrêt des commissions décidé par les chiraquiens.

Devant le juge Trévidic, l’ancien ministre a donc synthétisé sa conviction, à savoir que l’attentat du 8 mai 2002 a été commis par des Pakistanais doublement mécontents: «Mon hypothèse est que deux éléments se sont conjugués. En premier lieu, on ne respecte pas ses engagements sur les commissions. En second lieu on ne respecte pas son engagement de ne pas vendre de sous-marins à l’Inde, ceci constituant une menace vitale pour la marine pakistanaise.»

«Je pense que moi aussi j’ai dû être sur écoute»

Dans les deux cas, on l’a compris, c’est Jacques Chirac qui serait responsable, même si en janvier 2002, ce dernier devait composer avec un gouvernement socialiste.

M. Léotard s’est montré particulièrement loquace au moment d’évoquer les écoutes téléphoniques qui avaient, entre juillet et octobre 1995, visé certains de ses anciens collaborateurs. Selon M. de Villepin, ces écoutes effectuées par les services secrets avaient conforté les chiraquiens dans leurs soupçons, à savoir que les contrats Agosta et Sawari II avaient donné lieu au versement de rétrocommissions aux balladuriens.

Révélée par Le Monde en juillet 1996, l’affaire a été, selon M. Léotard, évoquée dans la foulée à l’occasion d’un comité de la majorité: «Il y avait Jacques Chirac, Giscard d’Estaing, Juppé, tout le monde (…) Comme des attentats avaient lieu en Corse, Alain Juppé faisait un tour de table et a commencé par moi pour parler de la Corse. Je lui ai dit que je ne voulais pas répondre tant qu’il ne m’aurait pas dit pour quelle raison il faisait écouter mes collaborateurs. Il a bafouillé quelque chose. Il a prétexté un agent des services français tué à Kourou. Il a dit qu’il fallait qu’on sache. Je n’ai pas accrédité son explication et on s’est fâchés.»

M. Léotard ajoute qu’il a tenté en vain d’obtenir la liste exacte des personnes qui avaient été placées sous surveillance téléphonique. «On parle de mon entourage par pudeur, mais je pense que moi aussi j’ai dû être sur écoute, ce qui est une procédure révoltante. C’était une pratique jamais connue auparavant. Je pense que c’était lié à tout ce trip sur l’hypothèse de rétrocommissions. C’était dans leurs têtes à eux», a assené l’ancien ministre.

Selon lui, la décision de demander des écoutes «a été prise parce que Jacques Chirac voulait accréditer l’idée que l’argent avait servi au financement de la campagne de M. Balladur alors que c’est totalement faux. Il poursuivait une guerre commencée trente ans avant».

Pour M. Léotard, M. Chirac s’est fourvoyé: «Il n’a eu aucune preuve et il n’aura jamais aucune preuve de l’existence de rétrocommissions et quand j’entends M. de Villepin parler d’intime conviction qui est un terme judiciaire, et M. Millon parler de fort soupçon qui est un terme policier, je mets en doute leur intégrité intellectuelle.»

Questionné par Me Morice, qui assistait à l’audition, sur le fait de savoir s’il était prêt à certifier que le Parti républicain qu’il dirigeait à l’époque du contrat Agosta n’avait pas été destinataire d’une partie des rétrocommissions, M. Léotard a répondu: «Je vous le jure sur l’honneur.»

Il s’est montré un peu moins formel s’agissant du financement de la campagne présidentielle de M.Balladur, dont il fut l’un des soutiens les plus actifs. «A aucun moment je ne me suis occupé des questions financières relatives à sa campagne. Je ne peux donc rien certifier. Je considère M. Balladur comme un homme extrêmement intègre et c’est la raison pour laquelle je l’ai soutenu.»

Manifestement, il entend bien continuer à le faire.

1 Réponse à Karachi : les familles de victimes demandent l’audition de Chirac – 3 Février 2011

  1. anonyme

    - L’aspect des commissions et rétro commissions est fort bien traité et bien étayé. Mais l’on reste sur sa soif quant aux circonstances qui entourent l’attentat lui-même. En fait si le volet français des dessous du contrat est bien complet le volet pakistanais concernant les commanditaires de l’attentat reste flou. Si l’on écarte la thèse de terrorisme islamique retenue à l’origine par la France sur incitation pakistanaise il reste deux hypothèses :
    o Le premier que les intermédiaires ayant été lésés par la cessation des commissions ont pu instrumentaliser les services secrets pakistanais pour ce règlement de compte à l’encontre de la France
    o Deuxième que les services pakistanais ont voulu punir la France pour des griefs qu’ils portaient à son encontre indépendamment de l’aspect financier
    o On peut également envisager un mélange des deux : les lésés de la cessation ayant trouvé un complice tout prêt dans les services secrets qui n’auraient pas vu d’un mauvais œil, pour des raisons propres à eux, que une leçon soit donnée à la France
    - Dans chacun de ces cas de figure la responsabilité du gouvernement pakistanais est engagée. Alors à coté de l’aspect des commissions et rétro commission le moindre scandale n’est pas le manque de pression de la part de l’état français sur son homologue pakistanais à ce que les circonstances entourant l’attentat soient éclaircies. Or l’on voit depuis bientôt neuf ans que la France n’a pas demandé des comptes à l’état pakistanais. La France aurait pu invoquer la sécurité de ses citoyens pour suspendre ou mettre un terme au contrat jusqu’à ce que le Pakistan déploie tous ses moyens pour dépister les responsables de l’attentat. Si les terroristes islamiques avaient pu perpétrer cet attentat en mai 2002 comment cette menace a pu être levée en août 2002 pour permettre le retour d’ingénieurs de la DCN ? Est-ce que la France n’aurait pas pu invoquer la clause « Force Majeure » pour suspendre le contrat en vue du manquement avéré des autorités pakistanaises à assurer la sécurité de ses ingénieurs et techniciens et à prendre l’enquête au sérieux
    - Même après l’acquittement par la justice pakistanaise des personnes tenues responsables pour l’attentat qu’est-ce qui empêche la France aujourd’hui de demander au gouvernement pakistanais la réouverture de l’enquête ?
    - Pourquoi des réparations n’ont pas été demandées au gouvernement pakistanais pour ces morts et blessés ? la sécurité de ces personnels de la DCN était la responsabilité du pays hôte
    - Si l’on veut vraiment rendre justice aux familles ne faudrait-ils pas élargir l’enquête au pays où l’attentat s’est déroulé ? En toute justice les instances internationales comme la Cour Pénale Internationale devrait être saisie étant donné les soupçons qui pèsent sur l’appareil d’état pakistanais dans cette affaire. Comme dans l’affaire Lockerbie les familles devraient au moins être dédommagées pour la perte de leurs membres s’il n’est pas possible de traduire devant la justice ceux qui ont commandité et exécuté cet attentat

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